C’est décidé depuis un moment, on va faire le Cervin avec Mich. Bon les nouvelles sont mauvaises du côté des conditions, avec le dégel les cailloux débaroulent de partout sur la montagne, ce n’est pas la bonne saison pour aller voir du côté du Breuil. Mais Mich a toujours un 4000 dans son sac : « et la dent du géant ? ». Ce à quoi je réponds « bah oui ! ».

En vrai j’avais jamais entendu parler de ce sommet mais si le chef me dit qu’il veut le faire c’est que ça doit être cool.

alpi_4C’est parti pour Courmayeur et ses Ferraris, ses jolies filles et son super parking avec un camion frigorifique qui risque de faire tourner son moteur toute la nuit. Ça sent la nuit reposante dans le caddy tient ! Finalement le camion m’empêche pas de dormir mais c’est une migraine fantastique qui s’en charge pour lui. Je tourne et retourne comme un hamster dans le duvet, puis sur le parking pour cumuler un joli score de 3h de sommeil.

Au petit matin, des italiens sympas (pléonasme ils l’ont tous été pendant ce séjour) me donnent un petit cachet d’aspirine qui me fait qu’à moitié du bien. La migraine avant de prendre une benne qui te monte à 3300m c’est vachement rassurant, je vous le conseille. Heureusement je suis avec l’élite de l’alpinisme Auvergnat, un homme dont l’expérience n’est plus à démontrer et sur lequel on peut compter en montagne : eh oui, quand on part grimper avec Mich, on est sûr de toujours avoir quelqu’un de plus mal en point que soi, et ça fait chaud au cœur !

Traversée du glacier du géant depuis la gare du téléphérique avec le chef devant. Sur glacier c’est la sagesse qui prime, pas la fougue, du coup je suis relégué au second plan. Et ça tombe bien parce que non content d’être un très bon lecteur des mouvements de glacier, Michel sait adopter l’allure adéquate à deux types non acclimatés fraîchement débarqués à cette altitude : ni trop vite, ni trop doucement, mais juste doucement.
Du coup, partis les premiers on se fait doubler par des furieux qui n’ont pas compris qu’on était partis pour 12h de course… Ils nous passent devant sans nous saluer et en nous coupant la trace. Un Mr Delaunay ronchon me parle d’une époque d’antan où la cordialité était de mise en montagne. Je fais mine de connaître mais ne sais pas trop de quelle période il me parle, une que je n’ai pas connue c’est certain. Ce qui est sûr c’est qu’un des boulets a marché sur ma corde avec ses crampons en me faisant une queue de poisson et que ça m’a démangé de lui enfoncer délicatement le piolet entre les deux omoplates comme on fait dans le 93.
Arrivée au socle de la gencive, le dentiste a du taf. Les cailloux ne tiennent pas entre eux, quoi que tu touches ça bouge ou mieux ça dégringole (sur les cordées d’en dessous c’est rigolo, mais quand ça vient du dessus ça l’est moins). Et en plus d’être dans un terrain pourri qui te gratifie déjà de quelques petits pas d’escalade, il est paumatoire (comprenez : on peut se paumer). En analysant les lignes possibles et les indications « extrêmement » précises du topo on trouve un itinéraire. On en fait même cadeau à une cordée qu’on vient de dépasser (et qui bizarrement nous avait déposé sur le glacier), et qui vient d’ailleurs de se mettre une correctionnelle de l’espace avec un des mecs qui a failli s’en coller une de 300m… Ambiance !

Michel doit me trouver un peu rapide parce qu’il commence à faire le cristallier et me fait transporter un caillou incrusté de quartz pratiquement jusqu’au pied de la voie. Une voie, justement, qui se trouve sur un magnifique pilier de granit au pied duquel nous arrivons. Mais le choix cornélien entre deux routes que nous pouvons faire n’est pas encore arrêté. Mich veut plutôt partir dans le voie normale (VN) quand je veux partir dans une voie plus moderne au nom qui claque : géant branché. Eh oui c’est comme ça les ados ça aime ce qui claque ! Deux générations, deux styles… Mais Michel prouve qu’il n’est pas ringard en acceptant de partir dans géant branché. Ça tombe bien les cordées se succèdent dans la VN et on attend une heure pour s’élancer dans la nôtre juste parce que les deux départs sont communs.

alpi_3L’escalade est belle et se prête bien à la pose de protections, ça tombe bien c’est moi qui passe devant maintenant qu’on est sur du rocher. Petit bonus la migraine passe avec la concentration qu’exige l’escalade. C’est vraiment pratique et je me fais une note pour plus tard : plutôt que prendre un cachet, t’as qu’à partir grimper. Les longueurs se succèdent et Michel a la gentillesse de toujours annoncer son arrivée aux relais par un râle digne de Zombieland : il franchit les difficultés avec calme et sérénité sauf au niveau respiratoire où c’est un poil plus la débandade ! En même temps du 6a à quasi 4000m quand tu grimpes une fois l’an c’est courageux ! De retour sur la VN vers la fin de l’itinéraire, Mich essaye de voler un friend à une autre cordée pour se venger du fait qu’ils le poussent à aller plus vite et que ça l’oblige à tirer sur l’énorme et horrible corde fixe de la VN pour passer plus vite. C’est moche mais heureusement il le leur rend quand je lui dis qu’on en a suffisamment pour terminer de grimper la tour.

Après 140m d’escalade perdu dans un univers tout blanc, on arrive au sommet. C’est beau, c’est étroit et c’est haut. Toujours aussi incroyable de vivre ça à deux. Après une pause de 30 minutes de contemplation béate, il faut redescendre par trois rappels vraiment impressionnants où j’aide Michel à ne pas réussir à arriver jusqu’à la vire mais plutôt à tournoyer pendu à la corde comme un jambon d’Aoste. Arrivée au pied de la dent, le mal de tête reprend, mais il y a toujours un italien avec de l’aspirine dans le coin, ouf !

Avec la fatigue, il faut redoubler de vigilance dans la descente du socle de la gencive, toujours péteux voire même plus vu la chaleur à ce moment de la journée. Par chance, aucune cordée n’est au-dessus de nous. Par contre je n’aurais pas aimé être à la place des cordées qu’on a parpiné. Il y en a même un que j’ai failli shooter avec un bon gros bloc, dommage ce sera pour une prochaine fois !

alpi_2La fatigue est plus importante encore au moment de prendre pied sur le glacier, ce qui peut s’expliquer facilement quand on sait que le chef a choisi de transporter des cailloux dans son sac à dos. Bref, il s’engage sur le glacier puis réalise qu’il a laissé son piolet sur le sac alors qu’il risque d’en avoir besoin. Il le prend donc, puis se rend compte qu’il est en train de stationner sur une belle crevasse au pont de neige apparemment solide. On bouge on bouge… « heu non pas par-là Mich, il y a une belle autre crevasse, il faut contourner par la droite ». C’est bon il bifurque. Mais la troisième fut bien la bonne pour le plongeon dans les profondeurs abyssales… Non je plaisante on voyait encore sa tête dépasser comme un champignon, mais dit comme ça c’est moins classe ! Je vois qu’il lutte pour s’en sortir et alors qu’il réussit assez facilement, je choisis de lui compliquer un peu la tâche en tirant sur la corde du côté du trou. Après tout, si je rentre seul, je deviens un peu un héros, le seul survivant et tout et tout. Mais non, il a la peau bien dure et finit par s’en tirer. Rien à dire concernant le retour au refuge si ce n’est qu’on s’est vraiment méfié des ponts de neige et qu’il fallait absolument faire des pauses… pour admirer le panorama !

Pour conclure, un grand merci à Michel de m’avoir accompagné sur cette course, d’avoir supporté ma fougue et de m’avoir permis de cocher un si beau sommet !

Actu David V